Préface
. . . . .

Plus étonnant par contre (mais seulement en apparence) que Kurt Schwitters et Joseph Cornell ne se soient point vus attribuer leur chambre - voire même une "suite royale" - au Grand Hôtel du rêve Paul Duchein (c'est naturellement à Cornell que je pense ici, lui qui bâtit tant de ses boîtes autour d'en-tête d'une étiquette d'hôtels situés dans des villes où il n'avait jamais mis les pieds - et aussi à Dotremont et son "Grand Hôtel des valises" réduit à un simple papier à lettre utilisé au cours de ses errances).
En fait, cette "absence" de Cornell et Schwitters s'explique tout simplement par l'admiration que Duchein voue à ces deux génies de l'assemblage, pionniers dans une voie, dont lui, Duchein, prétend n'être qu'un modeste arpenteur (et en cela, il a évidemment tout à fait tort).
En vérité, ce qui est certain, c'est que Paul Duchein sait parfaitement comment en sortir, de ces fameuses chambres "mémorables" - d'autant plus qu'il n'en perd jamais la clé, même quand il fait mine de nous la prêter - et cet apôtre de la sédentarisation des objets est au fond un grand nomade de sa personne, bourlinguant de la côte varoise à la Bretagne et de Venise au Mexique : la côte varoise qui lui a fourni les éléments de ses idoles "cridiques" de 1972-75 à base d'épaves de bois flottés, constructions de totems allègres, défférentes cependant des assemblages de cet autre grand "pilleur d'épaves" que fut notre ami Jean-Louis Bédouin ; ou bien Venise qui lui inspire (ou lui impose) la très belle série des "closeries vénitiennes" (1997-98) : toutes ses portes et fenêtres refermées sur le nom et le mythe de Venise (comme Mallarmé refermait ses bouquins sur le nom de Paphos), Duchein y a décliné pour son plus grand plaisir (et bien sûr le nôtre) toute la gamme des variantes souhaitables autour des mystères du Grand Canal, des fameux "plombs" ou du Ponte Vecchio. Je ne puis affirmer que Canaletto et Guardi y reconnaîtraient intacte la lumière de leur peinture (mais sans doute y décèleraient-ils au moins un poudroiement fraternel), mais j'estime par contre que Casanova aurait apprécié ces rendez-vous galants avec le rêve. Une autre fois, ce seront les fragrances du marché de Tepotzlan et comme un parfum de mezcal et de tequila qui marqueront de vives couleurs les boîtes de la "suite mexicaine".
Il y a encore beaucoup d'autres ingrédients, souvent impalpables et impondérables, qui entrent en composition dans l'agencement des chambres, closeries idoles et autres monstrances (ne pas oublier que dans monstrances, il y a "monstres"). Par exemple, il n'est pas interdit de distinguer, en profil perdu derrière le constructeur de boîtes un autre Paul Duchein, très honorable double du premier, prospecteur cette fois de l'oeuvre d'autrui et organisateur d'expositions tout aussi "mémorables" mais sur un autre plan, que ses chambres, des "Théâtres de l'Imaginaire" aux "Contrées du silence", en passant par "Collages et décollages" ou Du Ciel à la Terre".

Page d'accueil
Page suivante